BP n° 223 *
Dans ce projet, je réfléchis à la mémoire historique en tant qu’outil de contrôle politique et de propagande idéologique, ainsi qu'à son effacement ou sa déformation en fonction des orientations du pouvoir. En particulier, je m’intéresse à la légitimation, dans la Russie contemporaine, de la politique de violence d'État en URSS, ainsi qu'à la disparition de l’accès public à l’information sur les répressions politiques.
Des spécialistes de l’histoire de la Russie des XXe-XXIe siècles ont observé que les régimes proches du totalitarisme s’identifient de manière particulièrement forte à travers leur rapport à la figure de Staline et à la diffusion du système des camps de travail forcé en URSS, en justifiant ces crimes et en faisant du « Guide » un objet de culte. À l’inverse, les régimes associés au « dégel »** et à une transition relative vers un modèle plus démocratique ont critiqué le système stalinien et dénoncé le caractère criminel de ses pratiques.
Le résultat de ces oscillations idéologiques permanentes est l’absence d’un regard partagé sur cette période historique et l’impossibilité d’un travail approfondi sur le traumatisme collectif. Aujourd’hui, dans un contexte d’autocratisation croissante, cela conduit à une nouvelle vague de réhabilitation du stalinisme, à la destruction de toutes les formes de mémoire de la terreur stalinienne, ainsi qu'à la fermeture de musées, de monuments et d’organisations consacrés aux répressions politiques.
Le lieu de mon enquête est la ville de Vorkouta. C’est là que cette situation trouve, selon moi, son expression la plus manifeste. Bien que la ville ait été dans le passé l’un des principaux centres du Goulag*** en URSS (des dizaines de milliers de personnes y sont mortes), fondée et construite par des détenus, ces informations sont aujourd’hui pratiquement absentes de la ville elle-même comme de ses musées. Par ailleurs, ces dernières années, les autorités russes organisent délibérément les conditions dans lesquelles un nombre croissant de documents disparaît de l’accès public, et les derniers objets de mémoire dans l’espace urbain s’effacent.
Dans mon travail, je construis une forme de musée, destiné à restituer une mémoire perdue. J'étudie le territoire de Vorkouta, je travaille avec des archives, je suis en contact avec des employés d’institutions locales, des habitants de la ville, d’anciens représentants de l’association Memorial de la République des Komis****, ainsi qu’avec des historiens vivant en Russie et à l'étranger.
D’une part, j’accède à des informations et des faits uniques qui ne sont plus disponibles dans l’espace public. D’autre part, tous mes interlocuteurs et collaborateurs ne disposent pas d’une connaissance complète de ces faits, et leurs témoignages ne peuvent être vérifiés de manière certaine. Je rassemble des données fragmentaires, en commettant éventuellement des erreurs. Je reconstruis des situations et des objets, parfois à partir de sources précises, parfois de manière semi-intuitive, parfois de manière volontairement intuitive.
Il s’agit d’un musée spéculatif, d’un musée en tant que travail artistique, dont l’objectif est de rendre visible le problème de la dissimulation des faits historiques et d’en interroger la portée dans le contexte politique contemporain. Cependant, l’absence de vérité objective ne remet pas en cause la valeur documentaire de ce travail: lorsque les institutions étatiques et les structures officielles ne parviennent pas à préserver le passé et le déforment délibérément, la mémoire se retrouve entre les mains des personnes privées — avec leurs doutes, leurs erreurs et leur subjectivité. Ne disposant pas de l’ensemble des informations, elles construisent une histoire alternative, affranchie des impératifs idéologiques et des récits normatifs.